ACTE
PREMIER
Premier Tableau
La vision de Peter Bel
Scène Première
(Nous sommes quelque part dans une ville en état de
guerre, à moitié en ruines. Le savant Peter Bel, seul,
perdu dans ses pensées, entend et voit surgir devant
sa conscience déchirée des images de la guerre
d'aujourd'hui, d'hier et de demain: l'immensité de sa
responsabilité devant les hommes et l'impossibilité de
connaître le pourquoi des choses, font de son rêve
éveillé un chaos dont sa vie passée, son angoisse
philosophique, le drame de la guerre qui est celle
de
son peuple sont la trame angoissée. Tant de questions
se posent en lui, qui demeurent sans réponse et ce sont
les plus élémentaires: par exemple quand une corde est
tendue dans le vent et si elle vibre qui est responsable
du son: la corde, le vent ou l'esprit qui l'entend?
L'impossibilité de comprendre le pourquoi des choses
et la responsabilité immédiate l'accablent)
PREMIÈRE VOIX
Qui chante ce chant?
Qui chante?
Qui?
(Pendant qu'un chur invisible répète
l'interrogation)
PREMIÈRE VOIX
C'est cette corde.
DEUXIÈME VOIX
Qui chante Ce chant?
CHOEUR INVISIBLE
Ah..., Ah..., Ah..., Ah..., Ah..., Ah...!
DEUXIÈME VOIX
Le vent, c'est le vent.
TROISIÈME VOIX
C'est mon esprit qui chante.
DEUXIÈME VOIX
Non, c'est le vent.
PREMIÈRE VOIX
C'est la corde.
(Les trois voix se querellent)
PREMIÈRE VOIX
Non, non, non, c'est la corde qui chante le chant.
DEUXIÈME VOIX
Non, non, non, c'est le vent qui chante le chant.
TROISIÈME VOIX
Non, c'est mon esprit qui fait vivre ce chant.
(Et les images passent en se bousculant en la
conscience de Peter Bel, d'un monde aveugle
qui se précipite vers la destruction: et lui, lui
le savant, est plus responsable qu'un autre)
Scène Seconde
PETER BEL
(émergeant de sa vision)
Je suis un monstre,
Je suis un monstre...
Je les ai emportés...
Vivre au milieu des choses
Que l'on ne comprend pas,
Mourir d'avoir vu la lumière
La mériter
En ne trichant pas.
Tel est mon devoir
Telle est la ligne de mon chemin
La ligne que je dois suivre.
Contre tous ceux que j'aime
Et contre moi.
J'ai vu le fond sans fond
De l'ignorance, de la raison.
Mais, hélas maintenant?
Maintenant, il est trop tard...
Trop tard.
(Et des voix pressantes, angoissées,
assaillent encore la conscience du savant)
LES VOIX
Peter Bel as-tu trouvé?
Peter Bel as-tu trouvé?
as-tu trouvé?
trouvé?
Scène Troisième
PREMIER SOLDAT
Un jour nouveau encore!
DEUXIÈME SOLDAT
Encore un jour, qu'en ferons-nous?
PREMIER SOLDAT
Le dernier j'espère.
DEUXIÈME SOLDAT
J'ai faim camarade.
PREMIER SOLDAT
Notre défaite, notre mort sont certaines,
Il n'est plus temps d'avoir faim.
DEUXIÈME SOLDAT
Mais si Peter trouvait... Tu n'y crois plus?
PREMIER SOLDAT
Non!
DEUXIÈME SOLDAT
Moi, j'ai une sorte de pressentiment...
Il trouvera, il nous sauvera.
(Isadora, femme du savant Peter Bel,
entre, courant presque, éperdue et
abattue tout à la fois)
ISADORA
Quelqu'un arrive.
PREMIER SOLDAT
Que veux-tu?
DEUXIÈME SOLDAT
Isadora Bel!
ISADORA
Prévenez Artus,
Prévenez le Prince, vite...
Il me faut leur parler.
Deuxième Tableau
Le cabinet du Prince
Scène Quatrième
(Toujours atmosphère de guerre
Aucun réalisme. Le Prince, Artus.
LE PRINCE
(accablé, à Artus)
Non, non
Chaque aube naissante m'apporte
Sa cargaison de haine
Et chaque soir j'emporte
Ce fardeau misérable dans mon sommeil.
Mes ennemis me guettent
(agité)
Et je n'ai rien fait d'autre
Que de n'être pas eux;
Mais c'est pourquoi
Nous sommes Ennemis.
Paix, ô, paix toujours remise à plus tard,
Ne peut-on connaître ton visage?
Qu'après avoir versé des flots de sang.
Depuis que je comprends,
Chaque heure, chaque heure de ma vie
A rencontré son ennemi.
Il semble peser sur les êtres,
Le désespoir d'être venus en ce monde
Où la haine parait les nourrir
D'une joie dérisoire
De condamnés.
Moi-même
J'ai dû punir,
J'ai dû bannir,
J'ai fait des prisonniers,
Et j'ai fait des cadavres...
Et je n'ai pas fini.
Paix, paix
Sous quel ciel es-tu cachée?
La nuit est-elle donc tombée
Sur l'amour
Et sur les hommes?
Monde absurde,
Je tue et ne sais que pleurer.
Scène Cinquième
LE PRINCE
Je veux l'amour et je tue encore.
Je veux le bien et je tue toujours.
Je suis un esclave, Artus,
Le premier de vous tous.
(Artus agacé fait quelques
pas vers le Prince)
ARTUS
Ces paroles ne sont pas dignes
Du Chef que vous êtes,
Notre peuple agonise
Il lui faut votre courage,
Vous devez le sauver,
Faites votre devoir.
Vous pouvez le sauver.
LE PRINCE
Je t'écoute, Artus.
ARTUS
Isadora va vous le dire.
Scène Sixième
LE PRINCE
Isadora, pourquoi ce visage?
ISADORA
(presque sans voix)
Pardonnez.. pardonnez...
Je ne puis plus...
Parler...
LE PRINCE
Reprends courage.
Est-il arrivé un malheur à Peter?
ISADORA
Oui, Seigneur.
LE PRINCE
(inquiet)
Parle!
ISADORA
Je ne puis.
LE PRINCE
Est-il en danger?
Tu as peur?
Que signifie ta visite?
Que signifie ton silence?
Isadora, répond-moi, qu'est-il arrivé?
ISADORA
(presque chuchoté et
comme se parlant à ellemême)
Il peut nous sauver!
LE PRINCE
Il peut nous sauver?
Il a donc trouvé!
Vite, vite,
pourquoi n'est-il pas venu lui-même.
Pourquoi ces larmes?
ISADORA
(lentement et intérieurement)
Oui, il a trouvé
Mais il nous abandonne...
Il semble détaché...
Oui, détachés sont ses yeux
Tristes et pâlis
Par quelque mal indéfini des jours...
Il est abandonné
Dans l'étrange contrée
Où le deuil d'être né
Se porte pour toujours.
Il m'a dit...
« Je suis déchiré entre mon devoir
Envers vous que j'aime
Et mon devoir envers tous les hommes. «
ARTUS
(sarcastique)
Envers tous les hommes, vraiment!
ISADORA
J'entends encore ses derniers mots
Me demandant le silence.
(dédaignant Artus. Elle ne
s'adresse qu'au Prince)
Depuis, sans relâche je l'ai supplié.
Supplié en vain.
Et la peur est venue,
La peur de notre mort à nous.
Oui, la peur m'a conduite devant vous.
L'espoir aussi,
L'espoir immédiat de vivre.
(désolée mais calme)
Peter refuse
Refuse de donner sa découverte.
Depuis de longs jours déjà,
Moi seule en savait l'existence.
(Comme si elle s'adressait a Peter absent)
Pourquoi mon Dieu, pourquoi?
Peut-être la réponse
Est-elle dans ses yeux
Tristes et pâlis
Par quelque mal indéfini des jours?
LE PRINCE
Va, Isadora, va.
Pour nous tous, Je te remercie.
(Isadora sort)
(s'adressant nerveusement à Artus)
Préviens Peter que tout de suite je veux
Lui parler.
(Artus sort)
Scène Septième
LE PRINCE
Je sais, je comprends ton angoisse
A moi tu dois tout dire.
N'oublie pas,
Tu es encore parmi nous
Au milieu des vivants.
Tu me dois donc obéissance.
Je t'ordonne: Parle!...
(Peter, jusqu'ici immobile s'avance
maintenant vers le Prince. S'arrêtant
près de celui-ci, il semble se plonger
au plus profond de son propre souvenir)
PETER
(hésitant d'abord)
J'ai vu des hommes perdus
Oui, tous les hommes
Qui marchaient sans but.
Ils étaient si tristes et si las
Que je me suis avancé vers eux.
Un monstre les menait
Un monstre triomphant,
Heureux, ricanant
Tirant ce grand troupeau
D'êtres sans visages
Vers un trou béant fangeux
Et sans lumière.
Ces hommes
entrechoquaient leur têtes en tombant
Et ces têtes étaient creuses,
Le monstre avait mangé dedans!
(Peter Bel croit entendre
un lourd martèlement de pas)
Entendez-vous, entendez-vous,
Leurs pas qui passent encore;
Leurs pas qui martèlent mon âme
Et mon corps.
(Le Prince paraît en proie à
un grand trouble intérieur)
LE PRINCE
Tais-toi, arrête,
J'entends aussi.
(Peter, sans entendre le
Prince, continue son récit)
PETER
Et le monstre, heureux
Ecrasait dans sa main
Lourde du sang des autres
Leurs esprits morts.
Je l'entendais rire.
Mais, penché sur le gouffre
Où il se réjouissait
De voir disparaître
Ces troupeaux vidés d'âmes
Je ne pouvais voir son visage.
(Peter au comble de l'angoisse)
Enfin,
Ecuré,
N'en pouvant plus,
J'ai poussé un grand cri!
(Un instant la musique arrive au
paroxysme du martèlement)
Le monstre se retourna...
Il avait il avait
mon... mon.. visage.
(Peter répète d'une voix étranglée)
Il avait mon...visage
Mon visage.
(Peter Bel est de nouveau envahi
par ses voix intérieures)
CHOEUR INVISIBLE
Ah..., ah..., ah..., ah..., ah..., ah..., ah...!
PETER
Avez-vous entendu, Seigneur?
Ils ont passé si près de nous.
LE PRINCE
(parlé, se ressaisissant)
C'est la foule des nôtres
Criant de faim, d'angoisse.
PETER
Ce sont les crânes creux
Tombant dans le gouffre.
LE PRINCE
C'est moi qui suis berger,
Le feu menace mon troupeau
Je dois chercher l'eau pour l'éteindre.
PETER
Cette eau pourrira vos pâturages
Jusqu'à la fin des temps.
(Les appels sont toujours plus forts
en Peter Bel)
Ecoutez, cette fois
Ecoutez le piétinement monte,
Monte toujours.
Moi seul je peux l'arrêter
Par mon exemple
Et par mon sacrifice...
Mon sacrifice.
(Les appels s'amplifient encore en
Peter. Puis arrivés au paroxysme,
emportés parle martèlement qui n'a
pas cessé, ils se brisent soudain)
ACTE SECONDE
Troisième Tableau
La ville
Scène Première
(La ville en ruine, autre part)
UN VIEILLARD
(appelant)
Prunelle, Prunella,
Tu n'es pas raisonnable.
Je t'aime, Prunella.
PRUNELLA
(le vieillard cherchant
à se saisir d'elle)
Lâche-moi.
LE VIEILLARD
Oh! Prunella,
Voilà si longtemps que je t'aime,
Tout est si court maintenant!
PRUNELLA
Et Jan, tu l'as oublié?
LE VIEILLARD
Jan est mort, Prunella!
PRUNELLA
Ton fils est mort et
Charitable
Tu voudrais le remplacer.
LE VIEILLARD
Nous serons bientôt des cadavres.
PRUNELLA
Mais ta barbe remuera encore.
LE VIEILLARD
(insinuant)
J'ai un jambon,
Un jambon énorme...
Le dernier...
Nous le partagerons
Si tu es douce avec moi...
PRUNELLA
(changeant d'attitude)
Un jambon?...
Que tu es séduisant.
(Ils sortent)
UN BUVEUR
(entrant)
Je bois,
Tu bois,
Il boit,
Nous buvons...
Chut... chère dernière bouteille.
Je bois, mes crampes cessent.
Je rebois, je me sens presque bien.
Je bois encore, j'oublie ces sauvages.
Je suis heureux, courageux, proche du ciel.
Je sors ce joli poison,
Je le mets dans ma bouteille
Et dans la joie,
Je laisse ce pauvre monde.
(Un homme poursuivant un enfant)
LE PÈRE
Donne-moi ce rat.
L'ENFANT
J'ai faim. Père.
LE PÈRE
Donne-moi ce rat.
L'ENFANT
Partageons-le.
LE PÈRE
Il est à moi, il mangeait ma chaussure.
L'ENFANT
C'est moi qui l'ai pris.
LE PÈRE
Je suis ton père, tu dois m'obéir.
L'ENFANT
Mangeons-le tous les deux.
LE PÈRE
Je t'en donnerai une patte.
L'ENFANT
Ce n'est pas juste.
(Ils sortent)
Scène Seconde
(Isadora et le Prince entrent)
LE PRINCE
Isadora, pauvre Isadora,
Il faut grandir ton courage...
Il faut grandir ton courage.
Tu as vu l'affreuse banqueroute
De ceux qui désespèrent.
Ils ont peur de mourir, Isadora.
Alors ils étouffent
Leur plus profonde vie intérieure.
Avant de quitter la terre
Ils sont morts.
(Cherchant à être convaincant)
Peter se trompe,
Peter se trompe!
Ton devoir est de lui arracher son secret.
Mais, Isadora, c'est avant demain,
A l'aube,
Qu'il te faut réussir.
Oui, demain...
(En récitatif)
Demain, l'attaque sera déclenchée,
Isadora, et rien n'y pourra résister.
Artus et toi, seuls savez cette nouvelle.
Annonce-là à Peter.
Il comprendra qu'un seul jour lui reste
Pour hésiter encore.
Isadora, pauvre Isadora,
Il faut beaucoup d'amour
Pour lutter contre celui que l'on aime.
Je le sais.
(Le Prince sort)
Scène Troisième
(Isadora demeure seule dans cette ville
en ruines au milieu du peuple désemparé)
ISADORA
Peter, Peter
Voudras-tu entendre ma plainte.
Voudras-tu comprendre
Le courage de ma trahison.
Toi dont le plus haut vouloir
Est vouloir l'abandon.
Ne suis-je plus rien pour toi,
Moi qui t'appelle
Du fond de mon espoir,
Du fond de ma confiance?
Peter, Peter
Il faut que tu entendes
Ma plainte
Il faut que tu comprennes
Le courage de ma trahison.
Il faut que ton plus haut vouloir
Ne soit pas l'abandon.
Quel étrange amour
Quel étrange amour
Veux-tu donc vivre!
Il n'a plus de fenêtre
Laissant entrer le jour
Comment te suivrai-je
Si haut,
Si loin...
Mon Dieu,
Mon Dieu,
Faites qu'il entende ma plainte,
Faites qu'il comprenne le courage
De ma trahison.
Qu'il comprenne
Que le plus haut vouloir
Ne peut être l'abandon,
Que le plus haut vouloir
Ne peut être l'abandon.
O Peter.. l'abandon...
Quatriéme Tableau
Le laboratoire de Peter Bel
Scène Quatrième
(Dans le laboratoire de Peter, Artus et
Peter sont face à face. Peter semble
lointain par sa concentration intérieure
et Artus coléreux et méprisant)
ARTUS
Pense aux tiens
Que tu laisses mourir.
Pense à la cruauté
De ceux qui nous menacent.
Pense à ton nom, sali!
Pense que je sais torturer...
Pense au bonheur perdu,
Perdu par ta faute.
(Il fait un pas vers la porte. S'arrêtant)
Pas plus tard que ce soir
Il me faut ta réponse.
(Artus sort rapidement)
Scène Cinquième
(Peter reste seul au milieu de son monde
familier, avec regret il regarde ses calculs,
il feuillette distraitement un livre. Et
subitement, les vieux camarades de travail
se mettent à l'appeler, le presser, le conjurer
de rester avec eux, de ne pas les abandonner)
LE FEU (soprano)
T'ai-je trahi, t'ai-je trahi
Peter Bel
T'ai-je trahi
T'ai-je trahi.
Ma flamme chauffe,
Ma flamme transforme,
Ma flamme illumine
Tous les mélanges,
Tous les mélanges...
(Peter semble ignorer cet interpellateur.
Perdu en son rêve et sa conviction, il se
sent se séparer toujours plus des
préoccupations qui avaient nourri sa vie)
PETER
Si je descends
En moi-même
Et si je m'interroge
Je trouve, oh! mon Dieu
Une raison incertaine
Prête à s'égarer...
LE FEU
Peter, Peter
Regarde ma flamme
Ma flamme illumine
Tous les mélanges
Tous les mélanges.
(Une grande agitation
règne autour de Peter Bel)
(comme en prière)
Regarde ma flamme,
Regarde ma flamme
Peter Bel.
PREMIER CHIFFRE (soprano)
Peter Bel, Peter Bel
Viens cueillir la puissance,
Mieux que tous les autres
Tu sais nous comprendre
Et nous aimer.
PETER
Je vois encore
Mon Dieu
D'inconstantes affections,
Un mélange sans fond
D'espérance et de craintes vaines.
LE FEU, PREMIER CHIFFRE
DEUXIÈME CHIFFRE (ténor)
LA CORNUE (baryton)
(Toutes les voix s'entrecroisent, se
répondent en interjections entrecoupées)
Peter, Peter,
Peter Bel,
Tu n'as pas tout trouvé.
Pas encore
Pas encore.
Vois nos jeux infinis
Infinis, infinis.
Ce sont des jeux
D'hommes forts
D'hommes forts.
LE FEU
Ma flamme illumine
Tous les mélanges
Tous les mélanges.
LES CHIFFRES
Tu sais nous comprendre
Tu sais nous comprendre
Et nous aimer...
LA CORNUE
Aimant les conquêtes hautes
Les conquêtes hautes...
UN GROS LIVRE (basse)
Oublies-tu le travail?
PREMIER CHIFFRE
Oublies-tu les efforts?
LE GROS LIVRE
Oublies-tu le progrès?
DEUXIÈME CHIFFRE
N'es-tu pas un grand savant...?
Peter Bel...
PREMIER CHIFFRE
N'es-tu-pas un grand savant...?
Peter Bel...
PETER
(toujours perdu dans son rêve)
Je vois parfois
Une joie fugitive.
TOUS LES OBJETS
N'es-tu pas un grand savant?
N'es-tu pas un grand savant?
PETER
Je vois le plus souvent
Un profond ennui.
TOUS LES OBJETS
Peter Bel...
Peter Bel...
Peter Bel...
(L'agitation visuelle et
auditive croit sans cesse)
PETER
Je vois encore
Un grand orgueil
Enfantant une grande misère.
TOUS LES OBJETS
(ensemble mais dans une confusion
haletante et toujours pressante)
Oublies-tu le progrès?
Tu sais nous comprendre,
Nous comprendre et nous aimer.
Tu es un grand savant Peter Bel
Tu ne peux pas oublier.
(Pendant que le concert d'objurgations
précipite toujours plus sa cadence, Peter
relève la tête, sortant de son rêve. Il regarde
autour de lui, cherchant à ne plus voir et à
ne plus entendre. Ne pouvant y arriver, il
se dresse soudain)
PETER
(criant)
Non!
(L'agitation cesse aussitôt.
Peter Bel a vaincu le charme)
PETER
(s'adressant à ses objets de travail)
Vous flattez
Mon orgueil
Et ma curiosité.
(Il se calme progressivement)
Vous enfermez la vie
Dans une voie sans issue
Et sans rêves.
J'ai vu la science adulte
Manger l'esprit enfant.
Maintenant la lumière est venue...
Ma vie d'homme sachève...
Scène Sixième
(Isadora arrive. Elle s'immobilise presque
aussitôt entrée. Peter ne la voit pas tout de
suite; il regarde d'un air las ses travaux. Ce
n'est que lorsqu'Isadora s'avance vers lui
qu'il prend soudain conscience de sa présence)
PETER
Isadora!
Isadora...
Tu m'as trahi,
Je te demande pardon
De t'avoir obligée à le faire.
(Isadora tait un geste de négation)
Non...
Tu ne pouvais pas agir autrement.
Tu m'as trahi,
Mais moi, je t'ai menti.
Menti du plus profond de moi.
Je ne sais ce mensonge
Que depuis maintenant.
Le jour où
Je t'ai dit...
ISADORA
(lui coupant la parole avec douceur)
C'est l'aube de ma vie,
Et j'ai rencontré une image
M'as-tu dit:
Une image qu'en mon cur
je porte depuis toujours.
Le jour où tu m'as dit :
Cette image est la tienne,
C'est l'image pressentie en moi.
Pressentie hors du temps...
A l'aube de ma vie
J'ai rencontré une image;
Je n'y puis rien, as-tu dit,
Je n'y puis rien si cette image
A ton visage.
Cette image est pétrie de moi.
Elle porte un nom.
Et ce nom est le tien.
PETER
(hésitant)
Le sens de cette image était...
« Plus loin ».
A l'aube de ma vie,
Le plus loin c'était toi.
Hier c'était vous tous.
Aujourd'hui...
(presque parlé)
Je ne sais plus.
(La foi et le courage semblent abandonner Peter)
ISADORA
Tu sembles t'enfoncer
Au fil de longues routes
Vers des lieux déserts.
Tu sembles maintenant
Epouvanté de ce que tu as vu
En un vol trop grand,
Qui t'a porté trop loin.
(Désolée, presque comme
en un souvenir)
Ouvre les yeux, Peter,
Ouvre les yeux
Et revois cette image
Du couple heureux
Que nous fûmes un jour.
(Devant le silence de Peter, Isadora
va pour sortir. Peter l'arrête)
PETER
Isadora...
Isadora... C'est vrai,
Je n'ai pas oublié...
(Comme s'adressant à lui-même)
Bien avant d'être née à ta famille
Tu avais un nom
Entre nous déjà:
Avant d'être au loin
Une jeune fille,
Tu étais ma femme
Inventée en moi.
Je ne triche pas
Dieu sait que c'est elle.
Je la trouve tout le long du chant
Au bout de ma plainte
Ou de mes appels.
Au bord de mon psaume,
Ou de ceux du vent,
Et dans les regards.
Mais Dieu sait encore
Qu'à partir d'un âge
Il faut être deux.
Si l'on reste seul
Tout se décolore...
Et Dieu sait surtout
Qu'on veut être heureux.
(Isadora, peu à peu, en écoutant Peter,
se transforme. Elle paraît presque
heureuse. Elle croit qu'elle est arrivée
à fléchir sa volonté)
ISADORA
Oui, Peter...
Tout est décidé...
Nous voulons être heureux!
PETER
Isadora!
ISADORA
Tu as compris
Je le vois.
Tu as entendu ma plainte.
PETER
Isadora! Isadora!
ISADORA
Tu as vu
Le vrai courage.
Tu as senti
L'horreur,
La lâcheté de l'abandon.
De l'abandon.
PETER
Isadora! Isadora!
Pardonne-moi
Pardon...
ISADORA
Grâce à toi
Grâce à toi
Nous allons être sauvés.
Merci Peter...
Merci enfin.
(Isadora s'adresse
avec véhémence à Peter)
ISADORA
Notre souffle espère,
Nos prières, nos plaintes
Sont suspendues...
L'espoir grâce à toi,
L'espoir va revivre,
Merci.
Scène Septième
(Peter semble soudain entendre quelque
chose qu'Isadora n'entend pas)
ISADORA
(parlé)
Tu sais, Peter...
Demain soir
Avec des forces nouvelles
Ils vont nous attaquer...
PETER
(sans l'entendre)
Qui se rit de moi?
ISADORA
M'as-tu entendue Peter?
PETER
(coupant la parole à Isadora. Parce que se
dédoublant il se voit tel que le voient les autres)
Enfin je te vois!
LE REFLET DE PETER
(d'une voix forte que seul Peter entend)
Je suis venu te sauver.
ISADORA
(cherchant à le faire sortir de ce songe)
Ressaisis-toi, Il n'y a que tes livres
Et le feu!
PETER
(s'adressant à Isadora)
Isadora, voici la dernière épreuve.
(Isadora ne voit, ni n'entend le reflet)
LE REFLET
Nous n'avons plus que peu de temps.
Vite, vite...
Il te faut regagner l
a protection de ma force.
PETER
(s'adressant à son reflet)
C'est la force d'un monstre
Et je la hais!
Tu te permets de te dire moi-même.
Cette imposture va finir.
LE REFLET
Peter, ce monstre, c'est toi-même
Sa figure et sa forme,
Tu ne les changeras plus.
PETER
Je vais t'arracher
T'arracher de moi.
LE REFLET
O! Fou, Ingrat!
Notre vie nous l'avons bâtie ensemble;
Jour après jour
Nous l'avons aimée!
Nous l'avons enrichie...
Il est trop tard pour vouloir en changer.
PETER
Imposteur tu m'as aveuglé...
Sur la vie.
LE REFLET
Je suis ton reflet
Je suis plus que toi-même,
Je suis les liens du monde
Autour de toi.
Je suis tel que te voient les autres.
Je suis malgré toi,
Plus que toi..
Peter Bel!
PETER
(devenu progressivement plus violent)
Tu es le reflet
Imposé par les autres
Le reflet d'un étudiant, ambitieux...
Le reflet d'un jeune savant, fier...
Le reflet d'un président, honoré
(Il rit)
Le reflet d'un maître révéré!
Non, tu n'es plus moi-même!
(regardant ses livres et ses travaux)
Ces travaux
Ne cachent plus pour moi
Qu'un vide misérable.
(Détruisant ses travaux)
Pauvre Artus, qui balbutie sa croyance
En la force...
Pauvre Prince!
Qui ne peut déchirer
Le carcan qui l'étouffe...
Pauvre Isadora!
Qui pleure son amour de la vie,
A travers moi.
(avec une grande violence)
Il me faut maintenant
Conquérir le fond de moi!
Il me faut maintenant gagner l'autre bord...
Mais mon terrible passé
Est le dernier obstacle!
(Il semble vouloir s'échapper de
lui-même. La vision de son reflet a
disparu. Isadora, tendue au désespoir,
s'est approchée de Peter)
ISADORA
Lâche, lâche!
(Peter comme Isadora entendent dans
leur conscience les voix de leurs
compatriotes désespérés et déchus)
VOIX DE PRUNELLA
Tu es si séduisant
Ah, ah, ah, etc...
VOIX DU VIEILLARD
Prunella, Prunella
J'ai un jambon énorme
Prunella, Prunella, etc...
VOIX DU BUVEUR
Je bois, tu bois, il boit
Je mets ce charmant poison
Je bois, tu bois, etc...
VOIX DU PÈRE
Donne-moi ce rat,
Donne-moi ce rat, etc...
L'ENFANT
J'ai faim père, J'ai faim, etc...
ISADORA
(en sortant, méprisante)
Tu les as abandonnés
Abandonnés...
Toi, Peter,
Moins qu'un autre,
Tu n'avais pas le droit
Le droit, de tout abandonner,
Pas le droit.
(Presque hors de scène déjà)
Demain soir...
Demain soir...
Tout sera fini.
ACTE TROISIÉME
Cinquième Tableau
La prison
Scène Première
(Artus illuminé au milieu des ténèbres
donne des ordres à d'invisibles soldats)
ARTUS
Attachez-le!
Serrez-lui les poignets
Encore plus fort!
Que la douleur lui délie la langue...
Gémis,
Je voudrais voir ta légende
Hoqueter comme toi.
Serrez, tordez encore,
Traînez-le vers le châtiment.
(Artus disparaît. Le Prince apparaît,
il supplie Peter invisible)
Scène Deuxième
LE PRINCE
C'est la lande de l'inquiétude sans fond
Qui fait chanter les curs
Et fait mourir l'action...
(Suppliant)
Peter Bel
Sauve notre peuple,
Par amour
Sauve-nous...
Scène Troisième
(Le Prince disparaît. Isadora
est illuminée à son tour)
ISADORA
C'était l'aube de ma vie,
J'avais rencontré une image
M'as-tu dit...
Une image pressentie en moi
Au-delà du temps qui tue...
(Avec véhémence)
Tu l'as trahie, Peter!
Trahie.
(Isadora disparaît)
Scène Quatrième
(La prison de Peter Bel. Tout ce tableau, jusqu'à
l'entrée du Prince peut être traité soit comme si
l'action était passée et n'existait que dans le
souvenir de Peter, soit comme si elle se déroulait
dans le présent dans toute sa réalité. Peter,
Isadora, le peuple)
LE PEUPLE
Parle, parleras-tu?
Traître!
Parle, parleras-tu?
Traître!
Parle, parle.
Scène Cinquième
ARTUS
(avec une grande violence)
Traînez-le...
S'il ne peut plus marcher.
Traînez, frappez!
Tu te redresses
Tu nargues ma colère.
Chien!
LE PEUPLE
Parle, parleras-tu?
Traître!
Parle, parleras-tu?
Traître!
ARTUS
(en même temps que les churs)
Les marches, voilà les marches
Tu vois l'endroit
Là, aux pieds d'Artus
Où ton corps s'effondrera
Si tu ne parles pas...
LE PEUPLE
(comme en un cri)
Peter Bel...
Peter Bel!
(Dans un souffle)
Ah...
UNE VOIX (contralto)
(mi-parlé, mi-chanté)
Peter Bel
Tu as changé ton visage...
DEUXIÈME VOIX (ténor)
Peter Bel
Tu as changé ton visage...
TROISIÈME VOIX (soprano)
Tu as changé ton visage...
LE PEUPLE
Peter Bel
Nous espérons
Nous ne pouvons croire
En ta traîtrise
Peter Bel,
Nous espérons.
Nous ne pouvons croire
En ta traîtrise
ARTUS
(violent)
Regardez-le
Il commence à prendre peur.
(En même temps que le chur,
différentes voix interpellent,
supplient ou menacent Peter Bel)
LE PEUPLE
Peter Bel
Nous espérons,
Nous ne pouvons croire
En ta traîtrise.
Peter Bel
Nous espérons,
Nous ne pouvons croire
En ta traîtrise.
PREMIER HOMME
Peter Bel, ami,
Nous aimons tant la vie.
PREMIÈRE FEMME
Le diable
C'est le diable.
ISADORA
Des plaintes,
Des plaintes, toujours.
PREMIER HOMME
Comédien, marchand.
ARTUS
Tu n'es qu'un comédien.
Fou.
PREMIER HOMME
PREMIÈRE FEMME
Il est fou, fou.
ISADORA
Pauvre Peter Bel,
Pauvre Peter Bel.
PREMIÈRE FEMME
Coeur sans âme.
ARTUS
Orgueilleux.
PREMIER HOMME
Tu t'égares,
Tu déraisonnes.
PREMIÈRE FEMME
Nous voulons vivre,
Nous voulons vivre.
ARTUS
Prends garde,
Je saurai bien te faire parler, canaille!
ISADORA
Il est trop loin
Il ne peut plus
Nous entendre.
LE PEUPLE
Il ne peut plus
Nous entendre.
Peter Bel,
Nous espérons.
Nous ne pouvons croire
En ta traîtrise.
ISADORA
Peter, Peter
Aie pitié.
ARTUS
Peter Bel,
Quelques instants encore
Et nous serons perdus.
Pour la dernière fois
Je te demande.
Livre ton secret.
LE PEUPLE
Livre, livre ton secret...
Livre, livre, ton secret...
Peter Bel!
UNE VOIX DANS LA FOULE
Peter, c'est bientôt l'heure!
ARTUS
(aux soldats)
Il refuse encore...
Mettez la lumière
(à Peter)
Qu'elle s'enfonce sous ton crâne!
LE PEUPLE
(commençant très faiblement, s'amplifie
jusqu'à la fin de cette strophe)
Aie pitié
Pitié de nous.
Aie pitié
Pitié de notre angoisse
Pitié de nos désirs
Pitié de notre amour de la vie.
Aie pitié!
UNE FEMME
Il n'aura pas pitié de nous!
Il n'aura pas pitié de nous!
Pas pitié!
Pas pitié!
LE PEUPLE
(presque sans voix d'abord)
Livre, livre
Ton secret...
Livre, livre
Ton secret...
ARTUS
(violent et haletant)
Du haut de la toile
Tu vas crouler
Simple sac.
Adieu
Le bel esprit.
Adieu les légendes
Adieu les comédies
Du réel, du bon réel
La mort.
LE PEUPLE
Livre, livre
Ton secret...
(Dans un souffle)
Ton secret...
Scène Sixième
(Le Prince entre)
LE PRINCE
(s'adressant à Peter)
Je sais
Tu m'as fait tout comprendre...
J'ai vu tous les malheurs
J'ai vu tous les carnages
J'ai vu cette folie
Qui fait de notre force
Une bête
Pour enfermer l'esprit.
Mais je sais,
Peter Bel
Je sais que le courage suprême
Pour celui qui a vu
Et qui sait les détours
Est d'avoir le courage
Et la passion
De vivre encore.
Tu crois te sacrifier,
Non, tu abandonnes.
Tu écoutes grandir en toi
Des bonheurs nouveaux
Qui te masquent le monde...
Tu dois tenir ton rôle...
Ton rôle...
Je te demande, je te supplie...
Abandonne cette lande
Où l'inquiétude sans fond
Sait faire chanter le coeur
Mais fait mourir l'action.
(Peter demeure lointain et muet)
Peter!
(comprenant enfin qu'il ne pliera
jamais la volonté de Peter)
Artus,
A votre tour.
(Artus s'apprête à faire exécuter Peter)
PETER
(dans un grand silence)
Ecoutez-moi
A l'aube
Il sera temps.
(Comme racontant une histoire)
Un soir sous un ciel sombre
Trois hommes virent une corde
Tendue vers l'infini
C'était un soir de vent
Et un chant s'éleva.
« C'est la corde qui chante. »
Dit le premier.
« Non, c'est le vent »
Dit le second.
« C'est mon esprit »
Dit le troisième.
Qui avait raison?
Ils se battirent
Toute la nuit.
A l'aube la corde
Avait cassé.
Le vent était tombé.
Les esprits n'entendaient plus
En quel lieu inconnu
S'était envolé le chant?
Et quel être inconnu
L'avait donc chanté?
(S'adressant directement à
l'un et à l'autre des assistants)
Qui me répondra?
Qui?... toi.. toi...?
(Le Peuple chante une longue plainte
qui ne cessera de s'amplifier)
LE PRINCE
Tu n'as vas le droit
De te moquer.
De te moquer.
PETER
Est-ce moquerie de vous dire
L'inévitable ignorance?
Moquerie de vous montrer
La croissance de Dieu
En l'homme?
Moquerie de chanter l'éternel mystère?
(s'adressant à ceux qui l'entourent)
Prunella, Artus
Et toi Rodz
Vous ici
Et vous là,
Vous, Seigneur
Et toi, Isadora,
N'êtes-vous que des ventres,
Des passions, des haines
Des espoirs sans futur
Des malheureux?
(La plainte du peuple arrivée au
paroxysme est brisée net par
l'exécution de Peter Bel)
ISADORA
Tué vous l'avez tué
Laissez-le, moi, maintenant.
(Artus, le Prince, le peuple s'effacent)
Il voulait protéger tous les hommes
Protéger tous les hommes
Malgré eux...
Contre eux-mêmes
O Peter,
c'est par ma faute
La faute de ma peur
O Peter,
pardonne-moi.
Il ne m'entendra plus jamais.
Et c'est moi, moi qui l'ai tué.
(Un chur invisible, calme et serein, a
capella, enveloppe Isadora. De ce chur
translucide émerge, lointaine mais confiante,
la voix de Peter Bel)
VOIX DE PETER
Dans cette heureuse nuit
Je me tiens dans le secret
Je n'aperçois rien pour me guider
Que la lumière
Qui brûle mon coeur.
Pour que la vie continue sur la terre
Il faut que tout cesse pour moi
Il faut que je gagne les lieux
De la plus haute joie.
|
ACTO
PRIMERO
Cuadro Primero
La visión de Peter Bel
Escena Primera
(En alguna parte de una ciudad en estado de
guerra, medio en ruinas. El científico Peter Bel,
a solas, está sumido en sus pensamientos. Oye y
ve pasar en su conciencia las desgarradas
imágenes de la guerra de hoy, de ayer y de mañana.
La inmensidad de su responsabilidad ante los
hombres y la imposibilidad para saber la razón de
las cosas, hace que sueñe despierto con un caos sobre
su vida pasada y su angustia filosófica. El drama de la
guerra que soporta su pueblo es el marco de su angustia.
Le agobia tantas preguntas que quedan sin respuestas y
aún las más elementales, por ejemplo: cuando una
cuerda se tensa en el aire y vibra, ¿qué es lo que
origina
el sonido, la cuerda, el aire o la mente de quien lo
oye?
Lo atormenta la imposibilidad para entender el porqué de
las cosas y la responsabilidad inmediata)
PRIMERA VOZ
¿Quién canta esa canción?
¿Quién canta?
¿Quién?
(Un coro invisible repite las preguntas)
PRIMERA VOZ
Es la cuerda.
SEGUNDA VOZ
¿Quién canta esta canción?
EL CORO INVISIBLE
¡Ah..., Ah..., Ah..., Ah..., Ah..., Ah...!
SEGUNDA VOZ
El viento, es el viento.
TERCERA VOZ
Es mi mente la que canta.
SEGUNDA VOZ
No, es el viento.
PRIMERA VOZ
Es la cuerda.
(Las tres voces riñen)
PRIMERA VOZ
No, no, es la cuerda quien canta la canción.
SEGUNDA VOZ
No, no, es el viento el que canta la canción.
TERCERA VOZ
No, es mi mente la que da vida a la canción.
(Pasan en la conciencia de Peter Bel, en
forma tumultuosa, las imágenes de un mundo
ciego que se precipita hacia su destrucción: y
él, el científico, es más responsable que los demás)
Escena Segunda
PETER BEL
(saliendo de su visión)
Soy un monstruo,
un monstruo...
Yo los maté...
Viví en medio de cosas
que no se comprenden:
morir por haber visto la luz
o merecerla
sin hacer trampas.
Ese es mi deber,
esa es la dirección de mi camino,
la dirección que debo seguir.
Contra todos aquéllos que amo
y contra mí mismo.
Yo vi el fondo sin fondo
de la ignorancia y de la razón.
Pero, ¡ay! ¿y ahora?
Ahora, ya es demasiado tarde...
Demasiado tarde.
(Voces apremiantes y angustiosas,
asaltan de nuevo la mente del científico)
LAS VOCES
Peter Bel ¿lo has encontrado?
Peter Bel ¿lo has encontrado?
¿Lo has encontrado?
¿Encontrado?
Escena Tercera
PRIMER SOLDADO
¡De nuevo un nuevo día!
SEGUNDO SOLDADO
Un nuevo día, ¿qué haremos hoy?
PRIMER SOLDADO
El último, espero.
SEGUNDO SOLDADO
Tengo hambre camarada.
PRIMER SOLDADO
Nuestra derrota y nuestra muerte son seguras,
No es momento para tener hambre.
SEGUNDO SOLDADO
Pero si Peter lo descubriera, entonces...
PRIMER SOLDADO
¡No!
SEGUNDO SOLDADO
Tengo una especie de presentimiento...
Él lo descubrirá y nos salvará.
(Isadora, la mujer del científico Peter
Bel, entra casi corriendo, angustiada y
deprimida al mismo tiempo)
ISADORA
¡Aquí estoy!
PRIMER SOLDADO
¿Qué quiere?
SEGUNDO SOLDADO
¡Es Isadora Bel!
ISADORA
¡Avisadle a Artus!
¡Avisad al Príncipe, rápido!...
Es necesario que hable con ellos.
Cuadro Segundo
En el despacho del Príncipe.
Escena Cuarta
(Total ambiente de guerra.
Sin realismo. El Príncipe y Artus)
EL PRÍNCIPE
(agobiado, a Artus)
No, no.
Cada amanecer me trae
su carga de odio
y todas las noches llevo
esa carga miserable en mis sueños.
Mis enemigos me acechan.
(agitado)
Y yo no he hecho otra cosa
que lo que ellos hacen:
y es por eso por lo que
son nuestros enemigos.
Paz, ¡oh, paz siempre aplazada!
¿No podemos conocer tu rostro
tras derramar ríos de sangre?
Desde que tengo uso de razón,
cada hora, cada hora de mi vida
ha conocido su enemigo.
Parece pesar sobre la humanidad
la desesperación
de venir a un mundo
donde el odio parece alimentarse
de la alegría de condenados.
Yo mismo
he tenido que condenar,
he tenido que desterrar
y hacer algunos prisioneros...
¡Hasta he tenido que matar!...
Y no he terminado.
Paz, paz,
¿bajo qué cielo te ocultas?
¿Acaso la noche ha caído
sobre el amor
y sobre los hombres?
Mundo absurdo:
mato y sólo sé llorar.
Escena Quinta
EL PRÍNCIPE
Deseo amar y vuelvo a matar.
Quiero hacer el bien y siempre mato.
Soy un esclavo, Artus,
el primero de todos.
(Artus, irritado, da unos
pasos hacia el Príncipe)
ARTUS
Esas palabras no son dignas
del monarca que vos sois,
nuestro pueblo agoniza
y necesita de vuestro valor,
debéis salvarlo,
cumplid con vuestro deber.
¡Vos podéis salvarlo!
EL PRÍNCIPE
Te escucho, Artus.
ARTUS
Isadora desea hablaros.
Escena Sexta
EL PRÍNCIPE
Isadora, ¿por qué esa cara?
ISADORA
(casi sin voz)
Perdonad.. perdonad...
Yo puedo...
hablar...
EL PRÍNCIPE
Ten valor.
¿Le ha pasado algo malo a Peter?
ISADORA
Sí, señor.
EL PRÍNCIPE
(angustiado)
¡Habla!
ISADORA
No puedo...
EL PRÍNCIPE
¿Está en peligro?
Tienes miedo
¿Qué significa tu visita?
¿Por qué callas?
Isadora, contéstame, ¿qué ha pasado?
ISADORA
(casi susurrando y como
si hablara con ella misma)
¡Él puede salvarnos!
EL PRÍNCIPE
¿Él puede salvarnos?
¡Lo ha descubierto!
Dime,
¿por qué no ha venido personalmente?
¿Por qué esas lágrimas?
ISADORA
(poco a poco)
Sí, él hizo un descubrimiento
pero ahora nos abandona...
Parece aislado...
Sí, apagados están sus ojos,
tristes y sin vida,
por un dolor indefinido...
Se ha adentrado
en un territorio extraño,
donde el dolor de nacer
se sobrelleva para siempre.
Él me dijo...
"Yo me desgarro entre mi deber
hacia quienes amo
y mi deber hacia toda la humanidad.
ARTUS
(sarcástico)
¡Hacia toda la humanidad, por supuesto!
ISADORA
Aún oigo sus últimas palabras
pidiéndome que guardara silencio.
(desdeñando a Artus se
dirige sólo al Príncipe)
Después de eso, le imploré,
le supliqué en vano.
Y llegó el miedo,
el miedo a nuestra muerte.
Sí, el miedo me ha conducido ante vos.
Pero también la esperanza,
La inmediata esperanza de vivir.
(afligida pero más calmada)
Peter se niega,
se niega a dar a conocer su descubrimiento.
Después de muchos días,
solamente yo supe de su existencia.
(Como si ella se dirigiera a Peter ausente)
¿Por qué mi Dios, por qué?
¿Quizá la respuesta
está en sus ojos.
tristes y sin brillo.
por un prolongado dolor indefinido?
EL PRÍNCIPE
Ve, Isadora, ve.
Por todos nosotros, te lo agradezco.
(Isadora sale)
(dirigiéndose nerviosamente a Artus)
Dile a Peter que quiero
hablarle inmediatamente.
(Artus sale)
Escena Séptima
EL PRÍNCIPE
Sé y comprendo tu angustia,
debes revelármelo todo.
No te olvides
que estás de nuevo entre nosotros.
en medio de los seres vivientes.
En consecuencia me debes obediencia.
¡Yo te lo ordeno, habla!...
(Peter, hasta este momento inmóvil,
avanza hacia el Príncipe. Se detiene
cerca de él, parece estar sumergido en
lo más profundo de sus propios recuerdos)
PETER
(vacilante)
Yo vi a los hombres perdidos.
Sí, todos los hombres
caminaban sin rumbo fijo.
Estaban tan tristes y tan cansados
que me dirigí hacia ellos.
Un monstruo los conducía,
un monstruo avasallador,
feliz y burlón,
que arreaba a aquella manada
hacia un agujero
de fango carente de luz.
Se chocaban unos con otros
y sus cabezas, huecas,
caían al suelo.
¡El monstruo se había comido
sus cerebros!
(Peter Bel cree oír
sonido de pasos)
Oídlo vos mismo, oídlo...
Los pasos resuenan de nuevo...
Los pasos que golpean como martillos
almas y cuerpos.
(El Príncipe se muestra
profundamente turbado)
EL PRÍNCIPE
¡Calla, detente!
Yo también los estoy oyendo...
(Peter, sin escuchar al Príncipe,
continúa su narración)
PETER
Aquel monstruo, feliz,
Exprimía con su
gigantesca mano
la sangre de los espíritus muertos.
Lo oía reírse
inclinado sobre el abismo,
dónde se deleitaba
viendo desaparecer
aquella manada de almas.
Yo no podía ver su rostro.
(Peter llega al colmo de su angustia)
Finalmente,
dolorido,
no pude más
¡y proferí un gran grito!
(El martilleo de la orquesta
llega al paroxismo)
El monstruo se dio la vuelta y...
tenía, él tenía... mi...
¡mi rostro!
(Peter repite con voz ahogada)
Él tenía mi... rostro.
¡Mi rostro!
(Peter Bel escucha nuevamente
sus voces interiores)
EL CORO INVISIBLE
¡Ja, ja, ja, ja!..
PETER
¿Oísteis, señor?
Han pasado cerca de aquí.
EL PRÍNCIPE
(hablado, recuperándose)
Es la muchedumbre de nuestro pueblo
que llora de hambre y angustia.
PETER
Son los cráneos vacíos
que se desploman en el abismo.
EL PRÍNCIPE
Yo soy su pastor.
El fuego amenaza mi rebaño
y debo buscar agua para extinguirlo.
PETER
El agua echará a perder los pastos
hasta el fin de los tiempos.
(La excitación es cada vez
más fuerte en Peter Bel)
Escuchad el tropel,
el fragor se intensifica,
va en aumento.
Sólo yo puedo detenerlo
con mi ejemplo
y sacrificio...
¡Mi sacrificio!
(La excitación de Peter llega al
paroxismo, llevado por el martilleo que
no se ha detenido en ningún momento.
De pronto, se quiebra)
ACTO SEGUNDO
Cuadro Tercero
La ciudad
Escena Primera
(En otra parte de la ciudad en ruinas)
UN VIEJO
(Llamando)
¡Prunella, Prunella!
Sé razonable.
¡Yo te amo, Prunella!
PRUNELLA
(eludiendo al viejo que
trata de agarrarla)
¡Suélteme!
EL VIEJO
¡Oh, Prunella,
hace tanto tiempo que te amo!
¡La vida es muy breve!
PRUNELLA
¿Y Jan, usted se olvida de él?
EL VIEJO
¡Jan está muerto, Prunella!
PRUNELLA
Su hijo murió,
y usted, caritativo,
le gustaría reemplazarlo.
EL VIEJO
¡Pronto todos estaremos muertos!
PRUNELLA
Pero su barba aún se mueve.
EL VIEJO
(insinuante)
He comprado un jamón,
un jamón enorme...
El último...
Lo compartiremos
si eres dulce conmigo...
PRUNELLA
(cambiando de actitud)
¿Un jamón?...
Que seductor es usted...
(salen ambos)
UN BEBEDOR
(entrando)
Yo bebo,
tú bebes,
él bebe,
nosotros bebemos...
¡Silencio, querida y última botella!
Si bebo, mis calambres cesan.
y si vuelvo a beber, me siento casi bien.
Cuando bebo, me olvido de esos salvajes.
Soy feliz y creo estar en el cielo.
Tomo el dulce veneno
que habita en mi botella
y con alegría,
dejo este miserable mundo.
(Un padre persigue a su hijo)
EL PADRE
¡Dame esa rata!
EL NIÑO
Tengo hambre. Papá.
EL PADRE
¡Dame esa rata, te digo!
EL NIÑO
Compartámosla.
EL PADRE
Es mía, se comió mi zapato.
EL NIÑO
¡Yo la cacé!
EL PADRE
Y yo soy tu padre, debes obedecerme.
EL NIÑO
Comámosla entre los dos.
EL PADRE
Te daré un muslo.
EL NIÑO
¡Eso no es justo!
(salen ambos)
Escena Segunda
(Isadora y el Príncipe entran)
EL PRÍNCIPE
Isadora, pobre Isadora,
debes tener más coraje...
debes tener valor...
Ya viste como se quiebran
los que se desesperan.
Ellos tienen miedo de morir,
Isadora.
y reprimen sus instintos.
Antes de dejar la tierra
ya están muertos.
(Buscando convencerla)
¡Peter está equivocado,
Peter está equivocado!
Debes arrancarle su secreto.
Pero, Isadora, debes hacerlo
antes de mañana,
antes que amanezca el nuevo día.
Debes lograrlo mañana, sí, mañana...
(En recitativo)
Mañana comenzará el ataque enemigo,
Isadora, y nada podrá resistirlo.
Sólo Artus y tú, sabéis esto.
Díselo a Peter.
Él debe comprender que sólo
queda un día para dejar de dudar.
Isadora, pobre Isadora,
se necesita mucho amor
para luchar contra aquel a quien se ama.
Yo lo sé bien.
(El Príncipe sale)
Escena Tercera
(Isadora se queda sola en la ciudad en
Ruinas, rodeada de personas desquiciadas)
ISADORA
¿Peter, Peter,
querrás oír mi súplica?
¿Podrás entender
el valor de mi traición?
Tú, cuyo mayor deseo
es el deseo de renunciar.
¿No soy nada para ti?
Yo, que te llamo
desde lo profundo de mi esperanza,
desde el fondo de mi confianza.
Peter, Peter,
es necesario que oigas
mi queja,
es necesario que comprendas
el valor de mi traición.
Es necesario que tu más alto deseo
no sea el del abandono.
¡Este extraño amor,
este amor extraño
quiere que tú vivas!
Él no tiene ventanas
que dejen entrar la luz,
¿cómo podré seguirte
tan alto,
tan lejos?...
Mi Dios,
mi Dios,
haz que él oiga mi queja,
haz que él entienda el valor
de mi traición.
Que él entienda
que el mayor deseo
no puede ser la renuncia,
que el mayor deseo
no puede ser la renuncia.
¡Oh, Peter... la renuncia!...
Cuadro Cuarto
El laboratorio de Peter Bel
Escena Cuarta
(Laboratorio de Peter. Artus y Peter están
enfrentados cara a cara. Peter parece
abstraído y concentrado. Artus iracundo
y despectivo)
ARTUS
Piensa en los tuyos,
a los que dejarás morir.
Piensa en la crueldad
de aquéllos que nos amenazan.
¡Piensa en tu nombre, mancillado!
Piensa que yo sé torturar...
Piensa en la felicidad perdida,
perdida por tu error.
(da un paso hacia la puerta. Se detiene)
Antes de esta noche
necesito tu respuesta.
(Artus sale apresuradamente)
Escena Quinta
(Peter permanece solo en medio de su
mundo familiar. Con pesar mira sus
apuntes y hojea un libro con desgana. De
repente, sus viejos compañeros de trabajo
lo llaman, lo apremian, le imploran que
permanezca con ellos, que no los abandone)
EL FUEGO (soprano)
Te he traicionado, te he traicionado
Peter Bel.
Te he traicionado,
te he traicionado.
Mi llama calienta,
mi llama transforma,
mi llama ilumina
todas las confusiones,
todas los penurias...
(Peter parece ignorar esta interpelación.
Perdido en sus sueños y en su convicción,
siente que se alejan las preocupaciones
que siempre había tenido en su vida)
PETER
¡Si yo me sumerjo
en mí mismo
y si me interrogo
encuentro, ¡oh, mi Dios!
una razón incierta
que me hace extraviar...
EL FUEGO
Peter, Peter,
mira mi llama.
Mi llama ilumina
todas las confusiones,
todas las penurias...
(Una gran confusión reina
en torno a Peter Bel)
(como en una oración)
Mira mi llama,
mira mi llama
Peter Bel.
PRIMER NÚMERO (soprano)
Peter Bel, Peter Bel,
ven a llenarte de fuerza.
Más que todos los otros,
tú sabes entendernos
y amarnos.
PETER
Yo veo,
Dios mío,
los afectos inconstantes.
Una mezcla sin final
de esperanzas y vanos miedos.
El FUEGO, PRIMER NÚMERO
SEGUNDO NÚMERO (tenor)
UN ALAMBIQUE (barítono)
(Todas las voces se entrecruzan e
interaccionan intercaladamente)
Peter, Peter,
Peter Bel,
no lo has descubierto todo.
No todavía
no todavía.
Mira nuestras artes infinitas,
infinitas, infinitas.
Son las artes
de los hombres fuertes,
de los hombres fuertes.
EL FUEGO
Mi llama ilumina
todas las confusiones,
todas las penurias...
LOS NÚMEROS
Tú sabes entendernos
tú sabes entendernos
y nos amas...
EL ALAMBIQUE
Amante de las grandes conquistas,
de las grandes conquistas...
UN GRAN LIBRO (bajo)
¿Olvidas el trabajo?
PRIMER NÚMERO
¿Olvidas el esfuerzo?
EL GRAN LIBRO
¿Olvidas el progreso?
SEGUNDO NÚMERO
¿No eres un gran científico?...
Peter Bel...
PRIMER NÚMERO
¿No eres un gran científico?...
Peter Bel...
PETER
(siempre extraviado en sus sueños)
Yo a veces siento
una alegría fugaz.
TODOS LOS OBJETOS
¿No eres un gran científico?...
¿No eres un gran científico?...
PETER
Pero repentinamente
siento un profundo tedio.
TODOS LOS OBJETOS
Peter Bel...
Peter Bel...
Peter Bel...
(La agitación visual y auditiva
crece constantemente)
PETER
Percibo
un gran orgullo
causante de una gran miseria.
TODOS LOS OBJETOS
(juntos pero en una apremiante
y confusa actitud)
¿Te olvida del progreso?
Tú sabes entendernos,
nos comprendes y nos amas.
Eres un gran científico Peter Bel,
no puedes olvidarlo.
(Mientras el concierto de objetos
incrementa su ritmo, Peter levanta
la cabeza, emergiendo de sus sueños.
Mira a su alrededor, buscando no ver
ni oír nada más. No pudiendo hacerlo,
se pone súbitamente de pie)
PETER
(gritando)
¡No!
(La agitación se detiene inmediatamente.
Peter Bel a vencido el hechizo)
PETER
(dirigiéndose a sus objetos de trabajo)
¡Vosotros incitáis
mi orgullo
y mi curiosidad!
(se calma paulatinamente)
Vosotros encerráis la vida
en un callejón sin salida
y carente de sueños.
Yo he visto la ciencia
como se come la mente de un niño.
Ahora la luz ha llegado...
Mi vida humana se acaba...
Escena Sexta
(Llega Isadora. Queda estática apenas
entra en escena. Peter no la ve
inmediatamente; él mira sus trabajos con
aire cansado. Sólo cuando Isadora avanza
hacia él se percata de su presencia)
PETER
¡Isadora!
Isadora...
Me has traicionado,
te pido perdón
por haberte obligado a hacerlo.
(Isadora hace un gesto negativo)
No...
No podrías haber actuado de otra forma.
Tú me traicionaste,
pero yo, yo te mentí.
Te mentí desde lo más profundo de mí.
Yo no sabía que era una mentira
hasta ahora.
Mentí el día
en que te dije...
ISADORA
(lo interrumpe con dulzura)
Eres el amanecer de mi vida
y en ti encontré una imagen.
Me dijiste:
una imagen que llevaré
en mi corazón por siempre.
Esa imagen era la mía,
era la imagen que presentías.
que presentías hacía tiempo...
Me dijiste:
en la aurora de mi vida
he encontrado una imagen,
no puedo evitarlo,
no puedo evitar que esa imagen
tenga tu rostro.
Esa imagen se ha formado en mí.
Ella lleva un nombre.
y ese nombre es el tuyo.
PETER
(vacilante)
El sentido de esa imagen fue...
absoluto".
En la aurora de mi vida,
todo lo eras tú.
Ayer lo fuiste todo.
Hoy...
(casi hablado)
no sé.
(La confianza y el valor parecen abandonar a Peter)
ISADORA
Pareces internarte
por largos caminos
hacia lugares desolados.
Pareces asustado
por lo que has visto
en un vuelo demasiado grande
que te llevó demasiado lejos.
(con aflicción, casi
como rememorando)
Abre los ojos, Peter,
abre los ojos
y recuerda esa imagen
de la pareja feliz
que fuimos un día.
(Ante el silencio de Peter, Isadora
va a salir. Peter la detiene)
PETER
Isadora...
Isadora... es verdad,
no lo he olvidado...
(Como hablando para sí mismo)
Mucho antes
de formar una familia
tú ya tenías un nombre.
Antes de ser
una muchacha,
fuiste la esposa
inventada por mí.
No miento,
Dios sabe que es así.
Te encontraba en todas las canciones,
en lo profundo de mi dolor
o en mis oraciones.
En cada salmo,
en mi propio aliento
y en todas las miradas.
Pero Dios sabe
que a partir de cierta edad
es necesario ser dos.
Si uno permanece solo
todo se decolora...
Y Dios sabe muy bien
como uno quiere ser feliz.
(Isadora, poco a poco, mientras
escucha a Peter, va cambiando de
actitud. Parece casi feliz. Cree que
está a punto de doblegar su voluntad)
ISADORA
Sí, Peter...
Todo está decidido...
¡Queremos ser felices!
PETER
¡Isadora!
ISADORA
Lo entendiste,
me doy cuenta.
Has oído mi ruego.
PETER
¡Isadora! ¡Isadora!
ISADORA
Has vuelto a encontrar
el verdadero coraje.
Sentiste
el horror,
la cobardía de la renuncia
y de la deserción.
PETER
¡Isadora! ¡Isadora!
Perdóname,
perdón...
ISADORA
Gracias a ti,
gracias a ti
vamos a salvarnos.
Gracias Peter...
Gracias definitivamente.
(Isadora se aproxima con
vehemencia a Peter)
ISADORA
Espero que nuestra angustia,
nuestras oraciones,
nuestras plegarias, terminen...
La esperanza, gracias a ti,
la esperanza ha vuelto a nacer,
gracias.
Escena Séptima
(Peter parece oír algo
que Isadora no oye)
ISADORA
(hablado)
Sabes, Peter...
mañana a la noche
con nuevas fuerzas,
ellos van a atacarnos...
PETER
(sin oírla)
¿Quién se ríe de mí?
ISADORA
¿Me has oído Peter?
PETER
(Él se ve reflejado en el espejo,
como lo ven los demás)
¡Finalmente te veo!
LA IMAGEN DE PETER REFLEJADA
(con voz fuerte que sólo Peter oye)
Vine a salvarte.
ISADORA
(intentando hacerlo salir de su ensueño)
¡Contrólate, sólo son
tus libros y el fuego!
PETER
(dirigiéndose a Isadora)
Isadora, aquí está la última prueba.
(Isadora no ve, ni oye la reflexión)
LA REFLEXIÓN DEL ESPEJO
Tenemos muy poco tiempo.
¡Rápido, rápido...
tienes que recuperar
la protección de mi fuerza!
PETER
(dirigiéndose a su imagen reflejada)
¡Es la fuerza del monstruo
al que odio!
¿Te permites hablarme a mí mismo?
¡Esta farsa va a terminar!
LA REFLEXIÓN
Peter, el monstruo, eres tú mismo.
Tiene tu cara y tu cuerpo,
no lo podrás cambiar.
PETER
¡Voy a arrancarte,
voy a arrancarte de mi!
LA REFLEXIÓN
¡Oh, demente, ingrato!
Nuestra vida la hemos construido juntos;
¡día tras día
la hemos construido!
La enriquecimos y amamos...
Es demasiado tarde para querer cambiarla.
PETER
¡Impostor, e has engañado...
toda la vida!
LA REFLEXIÓN
Soy tu reflejo,
soy más que tú mismo,
yo soy tu vinculo
con el mundo que te rodea.
Yo soy tal como te ven los demás.
Yo soy, a pesar tuyo,
más que tú...
¡Peter Bel!
PETER
(cada vez más violento)
Tú eres el reflejo
impuesto por los otros,
el reflejo de un estudiante, ambicioso...
La imagen de un científico joven y arrogante...
La imagen de un presidente, honrado,
(se ríe)
¡La imagen reflejada de un maestro venerable!
¡No, tú ya no eres yo mismo!
(mirando sus libros y sus trabajos)
Estos trabajos
no significan para mí
más que un vacío miserable.
(Destruyendo sus trabajos)
Pobre Artus, que fundamenta
su confianza en la fuerza...
Pobre Príncipe,
que no puede arrancarse
el lazo que lo estrangula...
Pobre Isadora,
que llora su amor a la vida
a través de mi.
(con gran violencia)
¡Ahora necesito conquistar
el fondo de mí ser!
¡Tengo que llegar a la otra orilla!...
Pero mi terrible pasado
es el último obstáculo.
(parece querer escapar de sí mismo.
El reflejo de su imagen ha desaparecido.
Isadora, desesperada, se aproxima a
Peter)
ISADORA
¡Contrólate, cálmate!
(Peter tanto como Isadora oyen en sus
mentes las voces de sus compatriotas
desesperados y destruidos)
LA VOZ DE PRUNELLA
Usted es tan atractivo...
¡Ja, ja, ja!...
LA VOZ DEL HOMBRE VIEJO
¡Prunella, Prunella,
tengo un jamón enorme!
¡Prunella, Prunella...
LA VOZ DEL BEBEDOR
Yo bebo, tú bebes, él bebe...
Yo puse un sabroso veneno...
Yo bebo, tú bebes, etc...
LA VOZ DEL PADRE
¡Dame la rata!
¡Te digo que me des la rata!...
EL NIÑO
Tengo hambre papá, tengo hambre...
ISADORA
(saliendo de escena, despreciativa)
¡Tú los has abandonado!
Sí, abandonado...
Tú, Peter,
menos que cualquier otro,
no tenías derecho
de abandonarlos a todos.
No, o tenías derecho
(ya casi fuera de escena)
Mañana a la noche...
Mañana a la noche...
todo habrá terminado.
ACTO TERCERO
Cuadro Quinto
La cárcel
Escena Primera
(Artus, iluminado en medio de la oscuridad,
imparte algunas órdenes a soldados no visibles)
ARTUS
¡Atadlo!
¡Apretad aún más fuerte
las ligaduras de sus muñecas!
Que el dolor le desate la lengua...
Que gima.
Quiero ver como sus palabras
surgen entrecortadas.
Apretad, retorced otra vez,
arrastradlo hacia el suplicio.
(Artus desaparece. El Príncipe entra,
y suplica a Peter no visible al público.
Escena Segunda
EL PRÍNCIPE
Es el páramo de la infinita preocupación
el que hace cantar a los corazones
y morir la acción...
(Implorando)
Peter Bel,
salva a nuestro pueblo,
por el amor de Dios,
sálvanos...
Escena Tercera
(El Príncipe desaparece, mientras que
Isadora aparece a su vez iluminada)
ISADORA
Fue en la aurora de mi vida
que me encontré con una imagen:
tú me hablaste...
Una imagen presentida en mí
más allá del tiempo que mata...
(Vehementemente)
¡Los has traicionado, Peter!
Traicionado.
(Isadora desaparece)
Escena Cuarta
(La prisión de Peter Bel. Todo este cuadro, hasta
la llegada del Príncipe, puede desarrollarse como
si la acción hubiese pasado ya y sólo existiera en la
mente de Peter, o como si tuviera lugar en el
presente en toda su realidad. Peter, Isadora, el
pueblo)
EL PUEBLO
¡Habla! ¿Hablarás?
¡Traidor!
¡Habla! ¿Hablarás?
¡Traidor!
¡Habla, habla!
Escena Quinta
ARTUS
(con gran violencia)
¡Arrastradlo!...
Aunque él ya no puede caminar.
¡arrastradlo, golpeadlo!
¿Te levantas
y te burlas de mi ira!
¡Perro!
EL PUEBLO
¡Habla! ¿Hablarás?
¡Traidor!
¡Habla! ¿Hablarás?
¡Traidor!
ARTUS
(al mismo tiempo que el coro)
Los pasos, cuenta los pasos...
¿Ves el lugar?
Allí, a los pies de Artus,
dónde su cuerpo se desplomará
si no hablas...
EL PUEBLO
(gritando)
Peter Bel...
¡Peter Bel
(suspirando)
Ah...
UNA VOZ (contralto)
(medio hablado, medio cantado)
Peter Bel
has cambiado tu rostro...
SEGUNDA VOZ (tenor)
Peter Bel
has cambiado tu rostro...
TERCERA VOZ (soprano)
Has cambiado tu rostro...
PUEBLO
Peter Bel
aún tenemos esperanzas,
no podemos creer
en tu traición.
Peter Bel
aún tenemos esperanzas,
no podemos creer
en tu traición.
ARTUS
(violento)
¡Miradlo,
ya empieza a tener miedo!
(Al mismo tiempo el coro, con
diferentes voces, interpela, implora
o amenaza a Peter Bel)
PUEBLO
Peter Bel,
aún tenemos esperanzas,
no podemos creer
en tu traición.
Peter Bel,
aún tenemos esperanzas,
no podemos creer
en tu traición.
PRIMER HOMBRE
Peter Bel, amigo,
¡amamos tanto la vida!
PRIMERA MUJER
El diablo,
es el diablo.
ISADORA
¡Lamentos,
siempre lamentos!
PRIMER HOMBRE
Es como un payaso...
ARTUS
Un payaso,
un Loco.
PRIMER HOMBRE
PRIMER MUJER
¡Está loco, loco!
ISADORA
¡Pobre Peter Bel,
pobre Peter Bel!
PRIMERA MUJER
¡Corazón sin alma!
ARTUS
¡Orgulloso!
PRIMER HOMBRE
Vas por mal camino,
deliras.
PRIMERA MUJER
¡Queremos vivir,
queremos vivir!
ARTUS
¡Ten cuidado,
yo sé cómo hacerte hablar, canalla!
ISADORA
Está demasiado lejos
él no es capaz
de oírnos.
PUEBLO
Él no es capaz
de oírnos.
Peter Bel,
aún tenemos esperanzas,
no podemos creer
en tu traición.
ISADORA
¡Peter, Peter
ten piedad!
ARTUS
Peter Bel,
en unos momentos
estaremos perdidos.
Por última vez
te requiero:
¡revélanos tu secreto!
PUEBLO
¡Dinos, dinos tu secreto!...
¡Dinos, dinos tu secreto!...
¡Peter Bel!
UNA VOZ ENTRE LA MUCHEDUMBRE
¡Peter, rápido, es la hora!
ARTUS
(a los soldados)
Se sigue negando...
¡Ponedle la luz!
(a Peter)
¡Que ella penetre en tu cerebro!
PUEBLO
(inicialmente muy débil, aumentando
hasta el final de esta estrofa)
¡Ten piedad,
ten piedad de nosotros!
¡Ten piedad,
ten piedad de nuestra angustia!
¡Piedad de nuestros deseos,
piedad de nuestro amor a la vida!
¡Ten piedad!
UNA MUJER
¡Él no tendrá piedad de nosotros!
¡Él no tendrá misericordia de nosotros!
¡No tendrá piedad!
¡No tendrá piedad!
PUEBLO
(inicialmente casi sin voz)
¡Revela, revela,
tu secreto!...
¡Revela, revela,
tu secreto!...
ARTUS
(violento y agitado)
Desde la cima de tu torre de marfil
te vas a derrumbar
como un simple pelele.
¡Adiós
espíritu ingenioso!
¡Adiós leyenda!
¡Adiós parodia
de la realidad!
La realidad de la muerte.
PUEBLO
¡Revela,
revela tu secreto!...
(sin aliento)
¡Tu secreto!...
Escena Sexta
(Entre el Príncipe)
EL PRÍNCIPE
(dirigiéndose a Peter)
Lo sé.
Hiciste que lo comprendiera todo...
Yo vi todos los infortunios.
todas las masacres,
vi la locura
que provoca nuestra fuerza.
Una bestia
que encadena el espíritu.
Pero yo sé,
Peter Bel,
yo sé que el valor supremo
de aquel que ha visto
y conoce los desprecios,
es tener el coraje
y la pasión
de seguir viviendo.
Tú crees sacrificarte,
no, no te engañes.
Crees crecer en ti
la nueva felicidad
que el mundo te oculta...
Debes mantener tu rol...
Tu rol...
Yo te pido, yo te imploro...
Abandona ese territorio
donde la ansiedad sin límites
hace saltar al corazón
pero mata la acción.
(Peter permanece lejano y mudo)
¡Peter!
(comprendiendo finalmente que nunca
doblegará la voluntad de Peter)
Artus,
es tu turno.
(Artus se prepara para ejecutar a Peter)
PETER
(reina un gran silencio)
Escuchadme:
al amanecer
será el momento.
(Como narrando una historia)
Una tarde, bajo un cielo sombrío,
tres hombres vieron una cuerda
que se extendía hasta el infinito.
A través de la tarde ventosa
un sonido se abrió paso.
"Es la cuerda la que suena,
dijo uno de los hombres.
"No, es el viento"
dijo el segundo.
"Es el sonido de mi mente"
dijo el tercero.
¿Quién tenía razón?
Ellos discutieron
toda la noche.
Al amanecer,
la cuerda se había roto
y el viento había amainado.
Las mentes ya no podían oír nada
y se preguntaban ¿a qué lugar ignoto
se habría ido volando el sonido?
¿y quién sería
el desconocido cantor?
(Dirigiéndose directamente a
cada uno de los asistentes)
¿Quién me contestará?
¿Quién?... ¿Tú?... ¿Tú?...
(El pueblo canta un largo lamento
que se intensifica paulatinamente)
EL PRÍNCIPE
No tienes derecho
a burlarte.
a burlarte.
PETER
¿Acaso es burla decir
que la ignorancia es inevitable?
¿Es burla mostraros
el crecimiento de Dios
en el hombre?
¿Burla es cantar el misterio eterno?
(dirigiéndose a aquéllos que lo rodean)
Prunella, Artus...
y tú, Rodz.
Vosotros aquí
y vosotros, los de allí.
Vos, Señor,
y tú, Isadora,
¿no estáis hastiados,
de las pasiones, de los odios,
de las esperanzas sin futuro
y de las desventuras?
(Los lamentos del pueblo llegan
al paroxismo que se rompe
con la ejecución de Peter Bel)
ISADORA
Muerto, lo habéis matado,
ahora dejadme a solas.
(Artus, el Príncipe, y el pueblo se alejan)
Él quiso protegernos a todos,
proteger a todos los hombres
a pesar de ellos mismos...
Contra ellos mismos.
¡Oh, Peter,
fue por mi error
el error de mi miedo!
¡Oh, Peter, perdóname!
Él ya no me puede oír.
He sido yo,
he sido yo quien lo ha matado.
(Un coro invisible, calmo y sereno, a
capella, rodea a Isadora. De este coro
surge, lejana pero segura, la voz de
Peter Bel)
VOZ DE PETER
En esta noche feliz
mantengo mi secreto.
No me guía otra cosa
sino la luz que arde
en mi corazón.
Para que la vida continúe sobre la tierra
es necesario que todo termine para mí;
es necesario que yo alcance
la más profunda felicidad.
Digitalizado y traducido por:
José Luís Roviaro 2026 |